Un itinéraire spirituel : la montée vers l'autel

Le vent du concile

Sur la photo: les élèves de philosophie scholastique du grand séminaire de Rodez (année scolaire 1958-1959).

Au premier rang, le deuxième prêtre en partant de la droite est le Père Paul Bony, professeur d’écriture sainte. L’écriture sainte ce sont la bible et les évangiles.

Le 25 Janvier 1959, le pape Jean XXIII rend publique son intention de convoquer un concile, soit une réunion des évêques du monde entier. Dès lors, un vent de renouveau (aggiornamento en italien) se met à souffler dans l’église catholique. Cette effervescence est particulièrement sensible dans la manière d’interpréter les textes sacrés.

« Au catéchisme, j’avais appris le catéchisme et entre autres vérités que la Bible c’est la parole de Dieu et que la parole de Dieu est sacrée. La preuve qu’elle est sacrée, c’était qu’elle est écrite en latin et donc incompréhensible. Sauf pour les prêtres : parce qu’ils ont fait les études pour, ils sont les seuls, je l’ai dit, à pouvoir en lire de courts extraits au début de la messe. Les seuls aussi à pouvoir ensuite en tirer les enseignements adaptés à l’assistance.

Et voilà que tout juste débarqué de l’école biblique de Jérusalem, notre professeur d’Ecriture Sainte nous affirmait que ces textes sacrés n’avaient pas été écrits en latin. Qu’ils étaient des traductions – souvent discutables- de textes plus anciens et que ces originaux étaient eux-mêmes faits de pièces et de morceaux ; qu’ils avaient connu plusieurs variantes et qu’on pouvait distinguer et dater les étapes de leur composition. Rien n’échappait à sa critique.

Prenez les évangiles, disait-il à peu près, ils sont censés nous raconter la vie de Jésus mais aucun n’a été rédigé de son vivant. Ils sont historiques sauf qu’ils ont d’abord été composés pour renforcer la foi des croyants et convaincre ceux qui ne l’étaient pas encore. Au début, ce sont des communautés chrétiennes qui ont reçu et transmis des informations concernant la mort et la résurrection de celui qu’ils adoraient. La version définitive de chacun de ces récits n’a été établie que bien plus tard. Et s’ils ne s’accordent pas toujours entre eux, c’est parce que les circonstances de leur élaboration ont été différentes. Par exemple, selon qu’on appartenait à telle tradition juive (mais oui il y en avait plusieurs et tous les premiers chrétiens étaient des juifs !), on pouvait faire naître Jésus à Bethléem ou à Nazareth.

Autre exemple, si on avait affaire à des romains, il valait mieux mettre la condamnation de Jésus sur le dos des juifs et inversement si on s’adressait à des enfants d’Israël, il était plus opportun de charger l’occupant.

Les contradictions entre les textes, c’était aussi simple que cela. Il fallait l’admettre : la parole de dieu avait une histoire. Pour l’avoir découvert, de nombreux théologiens avaient été excommuniés et le moment était venu de leur rendre hommage. J’étais conquis.

Je me suis même aventuré dans une comparaison entre l’Abraham du Coran et celui de la Bible. Le nôtre était plus humain mais ce rapprochement était une manière de mettre sur le même plan les chrétiens et les musulmans : les uns et les autres prétendent être les fils du même père de tous les croyants. Mon devoir a été jugé original et noté 14/20.

Bien sûr, mon exégète admiré n’allait pas jusqu’à nous approuver quand nous lui demandions si certains événements n’avaient pas été tout simplement inventés. Mais, s’agissant des passages relatant la naissance et la jeunesse de Jésus, il s’en fallait d’un cheveu qu’il nous le concède. Tellement il insistait sur l’importance du sens : la lettre est au service de l’esprit et d’illustrer son propos par des exemples : Que Gaspar, Balthasar et Melchior (ce sont les rois mages) aient ou non existé, ce qu’il faut retenir c’est que le Christ doit être aimé par-dessus tout. Il mérite tous les honneurs.

Et quoi qu’il en soit de la réalité historique du massacre des innocents, rien n’empêche d’y voir le symbole des centaines de milliers d’enfants mourant de faim dans le monde par la faute des riches. Ce sont eux nos saints innocents à nous. » In "J'étais prêtre…p.119